Fred Kleinberg vu par Paulina Spiechowicz

Reborn

«Reborn» représente une onde, une peinture à l’huile sur une toile horizontale, de 80×240 cm. En partant de sa définition physique, une onde indique une perturbation qui naît d’une source déterminée et se propage dans le temps et dans l’espace, transportant énergie ou quantité de mouvement.
Elle exprime le dynamisme, la force et la vibration propre au phénomène ondulatoire. Le regard perce l’eau qui monte, s’approche et redescend vers le spectateur, cherchant à transcender l’espace de la vision en sentiment d’intériorisation. Derrière l’image, l’eau fait appel à la fluidité des corps, et suggère la possibilité de s’adapter, se transformer et engendrer des métamorphoses. Cette possibilité se veut métaphore d’une situation plus générale, vitale, qui s’applique à notre langage sensible dans une vision ancestrale, d’archétype, de l’eau.
Purification. Initiation. Modification. Tous les mythes des origines font appel à l’eau et à ses bénéfices. Ici, le titre évoque et sous-entend la possibilité d’un renouvellement, d’une renaissance propre à plusieurs cultures qui, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, attribuent à l’eau, tant maritime que de rivière, une signification symbolique.
«Reborn» fait partie d’une nouvelle série de toiles produites entre 2012 et 2013, qui se focalisent sur la puissance du paysage, sur l’horizon, la ramification, la fluidité, le changement. La toile joue avec la matière picturale et transperce l’élément. Au cœur de la lumière, la transparence dévoile le reflet, la diffraction et la dispersion. La nature se veut spéculum, miroir des pulsions et des instincts de l’homme.
Dans une époque de plus en plus éloignée du « sentir » spontané, coupée de la nature, dans une dérive écologique qui effraye les futures générations à cause de la situation limite dans la quelle nous nous trouvons, la vague s’impose en tant qu’objet de représentation et de réflexion de l’homme face à son rapport à la nature et aux éléments.
Nous portons en nous-même la mémoire de l’eau, des rivières, des bois, mémoire qui agit comme un rappel animal, dont nous sommes constitués en grande partie. La forme picturale nous permet donc d’écouter ce « dehors du langage », l’invisible du signum, qui nous fait retrouver la présence du sensible. L’image met en scène un événement et une émotion de l’être-au-monde qui fait preuve de sa finitude, face au multiforme, infini et perpétuel cursus de la nature.
Il en résulte une pensée associée à ses limites, qui interroge et éprouve la possibilité du dépassement de ses bornes par le biais d’une beauté violente, immédiate, sans intermédiation et sans interdictions. La beauté n’a pas besoin d’excuses. Elle se veut exprimée par le geste pictural, dans le contact et la friction entre la toile et le pinceau. La couleur, le bleu de la vague, le blanc de l’écume, devient dense, épaisse, vive présence de la pensée émotionnelle.
Au-delà de sa portée métaphysique, l’idée de fluidité représentée par la vague acquiert une signification sociale, et questionne notre société moderne.
Le sociologue polonais Zygmund Bauman a récemment proposé dans son ouvrage sorti en 2006, « La vie liquide » une définition de modernité et d’identité « liquides » pour décrire notre société actuelle.
Au delà de cette vision sociétaire de la modernité, la vague représentée sur la toile se veut être un défi aux temps qui viennent. Tout change, pánta rhêi (πάντα ῥεῖ‎), suggère cette vague, et elle ne veut pas entraîner une lecture critique et de rupture avec le passé. Elle cherche plutôt à saisir la continuité et à révéler la capacité d’adaptation, de modification et de régénération propre à la nature « liquide » de l’homme.
Paulina Spiechowicz, 2013.

Paulina Spiechowicz est une historienne d’art, diplômée d’un Doctorat d’histoire de l’ art de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. elle est également poète et romancière.

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