Fred Kleinberg vu par Françoise Monnin

Baroque flesh

Fouaillant la matière, tourmentant les lignes, plus que jamais Fred Kleinberg  fait aujourd’hui cracher la peinture et brûler le dessin. La rage qu’il insufflait précédemment aux sujets de ses œuvres (les idoles du Rock’n roll notamment, dont il a fait une série de portraits spectaculaires en 2008, ou encore les divinités indiennes, insolentes et colériques, représentées depuis 2002) est à présent entrée dans le corps même des peintures, réalisées à Paris depuis neuf mois ; un corps puissamment épais mais vigoureusement charcuté, dont les alternances d’effets mats ou laqués évoquent écorchures ou brûlures. Un corps suffisamment empreint de rage qu’à lui seul il induit au spectateur une puissante sensation de maelström. Même chose en ce qui concerne les dessins conçus en Inde au début de l’année dernière : leur densité  nerveuse, leurs effets de flammèches, à eux seuls, évoquent l’impact, le choc.

Nous sommes tous des cannibales. Le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger écrit Claude Lévi-Strauss. Les nouveaux thèmes abordés, mythologiques ou autobiographiques, se réfèrent essentiellement à l’entredévoration et à la catastrophe ; renforçant les impressions fortes déjà provoquées par la manière d’incarner ces sujets. Ici les Dieux de l’Olympe festoient impitoyablement. Là, tandis qu’un ange à l’envergure de montagne passe, la Bouche de la Vérité bée infiniment. Le Roi Soleil est noir, Don Quichotte enfourche un tronc déraciné, tandis que Méduse pourlèche un suicidé. Des mains d’un magicien, en guise de colombe, surgit un lion rugissant. Un peu plus loin, la Louve romaine a des airs de sphinge. Et Chronos dévisage un condamné arborant un masque à gaz. Ici et là, déambule un autoportrait en incendiaire noctambule, incapable de se séparer d’un bouquet fané, mais ramant aussi fermement que Charon ou encore, arborant chandelles au chapeau ; en hommage aux artistes ténébristes, qui œuvraient à la lueur de bougies disposées sur leur couvre-chef.

Et tout cela – même les papillons – ouvre des gueules immenses, crie dans les grandes largeurs des formats monumentaux adoptés que la faim de l’Autre est insatiable ; mais aussi que cela n’est pas une raison pour se passer de remettre le couvert. Tout cela hurle que de l’incendie, plutôt que de constater les désastres, il s’agit d’exploiter la lumière. Pour preuve : ces arbres en flammes, récemment peints, cadrés en contre-plongée, et dont la ramure évoque une robe de bal infernal, sous les jupons de laquelle nous aurions été conviés.

L’intensité des tons choisis est visiblement nourrie des longs séjours de l’artiste en Inde, où nulle fête, aucune incantation, n’est dispensée de l’utilisation de pigments purs aux couleurs incandescentes. Déposés par touches précises et parcimonieuses sur le front des êtres ou des objets à protéger, ils sont aussi jetés à larges poignées, lors de cérémonies, ou encore utilisés par les femmes, pour purifier le pallier de leurs demeures en y traçant des mandalas.

Si Kleinberg arpente le continent indien, s’il a même décidé, il y a cinq ans, de bâtir un atelier aux abords de Pondichéry, c’est que la façon dont sur ce vaste coin de la Terre on vit en permanence à proximité du divin, dit-il, le trouble profondément. Moins que la lecture du Ràmàyana (qu’il a toutefois entreprise) c’est la pratique populaire quotidienne, intense, intime, du dialogue avec l’Invisible à grands renforts de prières et de couleurs mêlées, qui plaît à l’artiste. Et irradie sa palette.

Je n’ai pas d’obsessions, je procède par différents cheminements. Jalonnés d’étapes dit aussi Kleinberg. Et encore, qu’il conçoit chaque nouveau cycle de son œuvre tel qu’un musicien imagine un album après l’autre, différent à chaque fois. Perpétuellement insatisfait, exigeant, audacieux, il n’en finit pas de renouveler sa manière de traduire son rapport bouleversant au Monde.

Il aime citer la lettre dans laquelle Vang Gogh écrit à son frère : tu ne sais pas à quel point il est décourageant de fixer une toile blanche qui dit au peintre : tu n’es capable de rien ; la toile a un regarde fixe idiot et elle fascine à ce point certains peintres qu’ils en deviennent idiots eux-mêmes.
 Nombreux sont les peintres qui ont peur d’une toile blanche, mais une toile blanche a peur du véritable peintre passionné qui ose — et qui a su vaincre la fascination de ce tu n’es capable de rien.

Aujourd’hui, Kleinberg investit le blanc souci (comme dit autrement le poète Mallarmé) du papier ou de la toile vierge, avec une vigueur inédite, campant des corps aux rondeurs musclées plus que jamais tangibles, inspirées par la contemplation récente des peintures de baroques illustres. Laquelle a pris la place de la compilation de photographies de stars du rock, entreprise il y a trois ans. Nouvelles sources, nouvelles rivières, nourries des expériences plus anciennes, couvant, perceptibles, dans les tourbillons provoqués par les aventures récentes. Demain ? Des océans, des mers, certainement. Très salées et fort tempétueuses, assurément. L’œuvre de Kleinberg est tout sauf un fleuve tranquille.
Françoise Monnin, 2012

Françoise Monnin est une historienne d’art, diplômée de la Sorbonne. Journaliste, Auteur de monographies sur les artistes d’aujourd’hui, elle est également rédactrice en chef de la revue Artension.

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