Fred kleinberg vu par Emmanuel Dayde

Et incarnatus est

La chair, la peau, les trous, les éclats qui play blessures, la charogne envahissante, le corps pourrissant, les oiseaux migrateurs aux serres de rapaces, du vent mort et des yeux clairs dans des crânes traversés, les couleurs de la télévision au jeu de l’horreur vision, ce que nous sommes, ce que nous devenons, des cadavres en sursis, rougis au violet impérial, des écorchés vifs torturés de silence, qui vivons, aimons et mourrons ensemble, en nous mangeant nous-mêmes, histoire de satisfaire le goût des autres, à mâcher, à recracher, résurrection, érection, religion des morpions, omnia tempus habent, un temps pour tout, aimer et mourir, dans des solarisations vert pomme et des déflagrations rose bonbon, attentat à la couleur, vite, vite, puisqu’il faut encore vivre, et mourir, et pourrir, et nourrir.

Emmanuel Dayde est historien d’art, écrivain, journaliste et commissaire d’expositions.


Entretien Emmanuel Dayde et Fred kleinberg

Incarnat-incarnation-incendie-incendiaire

Emmanuel Dayde
Vous peignez aujourd’hui des étreintes, des charognards et des vanités, qui sont un peu toutes les étapes du dépérissement du corps. Faut-il y voir aussi la mise en marche d’un certain dépérissement de la peinture?

Fred kleinberg
Je ne l’ai pas vu comme ça. Le vrai danger concerne l’homme. C’est l’histoire de l’homme qui me fait peindre.

Emmanuel Dayde
Mais vous utilisez également des images numériques.

Fred kleinberg
Il n’y a pas d’opposition. Au contraire, chaque technique, chaque outil propose ses propres règles et c’est cette diversité qui nourrit mon travail. Il y a un effet « boomerang » dans tout ça, je rebondis. L’image numérique alimente la peinture qui, elle-même fertilise la production d’autres images ( gravures , lithos, dessins…) Par exemple, à partir d’une vidéo que j’ai réalisée au musée de cire anatomique de Florence, j’ai extrait des images numériques qui ont, par la suite, donné lieu à des peintures. L’ensemble de ces travaux a été présenté lors d’une exposition » La Mémoire au Corps » dans laquelle les passages d’une technique à l’autre témoignaient d’une cohérence et non d’une contradiction. Il y a dans tous ces mouvements un plaisir du jeu, du détournement des contraintes et de l’invention.

Emmanuel Dayde
Vous pratiquez néanmoins une peinture du pourrissement. Vos toiles sont attaquées, mangées, menacées.

Fred kleinberg
Si dans le pourrissement, vous envisagez le passage du vivant d’un état à un autre, alors oui – et seulement dans ce cas. C’est ce passage qui m’intéresse et, bien que mes images soient « attaquées, mangées, menacées », elles résistent. Mes tableaux sont toujours à la fois les témoins mais aussi les acteurs d’une lutte dont ils font la mémoire. En cela, motif et procédés sont intimement liés. Je situe radicalement mon travail dans une prise en compte de la mort, afin d’éviter l’écueil de la morbidité. La peinture reste toujours en deçà du contact avec le réel. Ce que je fais me parait alors d’un optimisme forcené…

Emmanuel Dayde
Les couleurs que vous utilisez, comme le violet, le rose  ou le vert semblent venir contrarier la violence du sujet.

Fred kleinberg
Je me laisse envahir par la couleur. Je ne suis pas sûr qu’il existe une hiérarchie dans le temps, entre la couleur et le sujet, dans la fabrication du tableau. Je ne pense pas que la violence ait une couleur ou une tonalité. Je pense que cette idée de correspondance absolue est un reste du XIXème, de ce qu’est la peinture pompier. Après la Seconde Guerre Mondiale, quand on voit tout ce qui a été fait, dans le courant existentialiste par exemple, tout est noir, ou gris. Même chez des artistes comme WOLS ou GILLET. Je ne me sens pas du tout dans cette filiation d’une certaine peinture française.

Emmanuel Dayde
N’ oublions  pas  Delacroix , ou  même Hugo  avec  lesquelles  vous  semblez         entretenir  des  affinités .  n’ y aurait-il pas un côté romantique dans votre peinture , avec cette alliance des complémentaires, et notamment du vert et du rouge – violet, quelque chose de plus violent, d’excessif ?

Fred kleinberg
La couleur est un élan, une façon de défier l’équilibre avéré, de prendre à contre-pied   les idées toutes faites sur la représentation de l’expérience humaine. Finalement, il s’agit plutôt d’être rebelle pour être juste. Disons que dans le romantisme, je retiens plus la sensibilité et l’exaltation que la rêverie.

Emmanuel Dayde
Malgré votre goût  pour  des  couleurs  exaltées ; Peut-on dire, pour autant qu’il s’agit de tonalités Pop?

Fred kleinberg
Le fait que je travaille les images à l’ordinateur, que j’aime la sérigraphie et que je m’intéresse à la peinture abstraite américaine, me rend proche d’une certaine sensation électrique de la couleur. Mais mon travail n’est pas détaché.

Emmanuel Dayde
Même si vous jouez  de la guitare électrique, on ne peut pas dire pour  autant que votre peinture soit une peinture « Rock ».

Fred kleinberg
Non.Je crois que ce sont deux univers antinomiques. J’aimerais bien peindre comme Sonic Youth ! Mais, en peinture, on n’est pas dans l’immédiat. Les chansons de deux minutes n’ont rien à voir avec la sédimentation des couches et des couleurs que je cherche à obtenir.

Emmanuel Dayde
Le fait de superposer des couches de papier sur votre toile, donne une image de type archéologique…

Fred kleinberg
Ce qui m’intéresse, c’est de montrer le passage du temps.Je veux figurer la mémoire du passage du temps, la matérialité du passage du temps, de ces parties érodées qui sont presque des zones d’amnésie. Lorsque je crée un éclat, un impact, il y a un morceau de l’oeuvre qui fait accident, histoire. C’est pourquoi, je travaille par strates en mêlant l’arrachage à la superposition, l’enlèvement à l’accumulation. L’histoire du tableau est faite d’accidents. Ces zones accidentées que j’appelle des impacts ont la double vertu      d’être des éléments de compréhension de l’oeuvre mais aussi des objets purement graphiques.

Emmanuel Dayde
Si vos peintures étaient lisses et sans impact, elles pourraient presque être  » belles « . Mais voilà, il y a ces impacts qui représentent toujours une menace, un danger.

Fred kleinberg
Le fait de créer quelque chose et en même temps de le détruire, c’est peut-être cela, peindre.

Emmanuel Dayde
Vous appelez une de vos toiles, « Incarnat » que vous déclinez ensuite pour une série de tableaux en « Incarnat, Incarnation, Incendie, Incendiaire »…

Fred kleinberg
« Incarnat » c’est la couleur de la chair. Un rouge clair et vif, qu’en l’occurrence je n’utilise pas puisque c’est plutôt le rouge sang qu’on trouve sur mes toiles. Je peins vraiment là dans un rapport avec le corps vivant. Même s’il est affligé, atteint, défait ou supplicié, c’est sa présence et sa vie, qui m’intéressent. Ma peinture se situe dans cette périphérie-là, une expérience que l’on retrouve dans le body – art ou dans l’actionnisme viennois. Entre « Incarnat » et « Incendiaire », il y a « Incartade ». Le propos qui se veut incendiaire, c’est une question de chaleur, de couleur et de mouvement, mais c’est aussi un écart de conduite.

Emmanuel Dayde
Comment les charognards sont-ils arrivés dans votre peinture?

Fred kleinberg
Vous savez ce mot renvoie autant au vautour, l’animal, qu’à une version plus figurée de l’homme qui exploite. Le charognard, ce n’est pas un symbole mais une fatalité.

Emmanuel Dayde
Comme si la vie continuait après la mort, à travers l’ingurgitation ?

Fred kleinberg
Oui. Il y a dans l’acte de manger les morts quelque chose de très social, d’économique et de politique. Pour certains peuples, je pense aux Parcys, c’est une pratique rituelle en forme d’éco-système. En art, c’est évidemment une métaphore à la façon d’une vidéo en boucle, par exemple. On nourrit le monstre qui lui-même nous nourrit… On veut même que les vaches deviennent carnivores…

Emmanuel Dayde
Vous pratiquez l’humour, comme avec ce singe qui contemple un crâne. Tout à fait dans l’esprit du XVIII ème siècle, qui raffolait des peintures de singes savants jouant aux peintres. Sans oublier la  » Planète des Singes  » qui est plus récente…

Fred kleinberg
Le tableau dont vous parlez est sur le thème des vanités. Il s’appelle « Nique Ta Mort ». C’est un homme – singe qui baise un crâne. Mais est-ce vraiment si drôle ?

Emmanuel Dayde
La peinture, ce n’est pas cérébral ?

Fred kleinberg
Non : c’est corporel. Même si le cerveau est une tripe. Les peintres sont aussi des gens qui réfléchissent.

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